Parrain des 9èmes Récid'Eau 2018

Emmanuel HUSSENET 

 

Explorateur polaire, initiateur du projet Hans Universalis et écrivain, Emmanuel Hussenet, du pôle Nord à l’Yonne.

 

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"L'île qui sauvera la planète"

Explorateur polaire et écrivain, Emmanuel Hussenet est aussi l'initiateur du projet Hans Universalis dont l'objectif est d'obtenir pour l’île Hans, située au pôle Nord et actuellement sans statut, le classement d'une terre ne relevant d'aucun État pour être dédié à la science et à la conscience par l'acquisition virtuelle de mètres carré par les habitants de la planète. Ce rocher d'1,3 km2 n'a aucune ressource en lui-même, et les eaux territoriales sont réparties entre le Canada et le Danemark qui revendiquent chacun la propriété de cet îlot, situé au bord de l'océan glacial Arctique. Cette position géographique confère à l'île Hans un point d'observation stratégique et unique pour étudier les effets du réchauffement climatique sur la banquise.

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Entretien avec le parrain

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AESN. Qu'est-ce qui vous a donné envie de parrainer la manifestation Récid'Eau ?

Emmanuel HUSSENET. J'ai vécu durant quatre ans à Sens, le territoire m'est donc familier, et les questions liées à la préservation de l'eau m'ont toujours passionné. Nous avons la chance, en France, de disposer d'une agence de l'eau qui gère la ressource avec soin, mais les enjeux liés à l'artificialisation des sols, aux pollutions et au changement climatique rebattent les cartes. Récid'Eau est une très belle occasion de rendre la question de la gestion de l'eau, souvent réservée à des spécialistes, accessible au public. L'enjeu est, à travers cet événement, d'amener le public, dès le plus jeune âge, à s'intéresser à des problématiques essentielles qui nous concernent tous. Si je puis y participer à ma façon, en témoignant de mon travail autour des glaces polaires et de la sensibilisation aux conséquences du réchauffement climatique, j'en suis particulièrement honoré.

A cette occasion, quels sont les messages que vous souhaitez faire passer car vous allez à la fois vous adressez à un public de scolaires pendant deux jours et au grand public avec notamment une conférence-débat et la projection d‘un de vos films ?

En tant que guide dans les régions polaires et initiateur d'une association qui s'interroge sur l'avenir du monde à partir du constat de la fonte des glaces polaires, je suis amené à regarder les choses globalement, c'est-à-dire à l'échelle de la Terre. Ce sont les mécanismes climatiques globaux qu'il me paraît important de faire comprendre, car ce sont les phénomènes que nos sens ne peuvent pas percevoir en direct, qui vont conditionner de manière de plus en plus sensible nos vies. Que l'on soit jeune ou adulte, nous entendons tous parler des changements dans les climats sans forcément avoir les clés pour les comprendre. Mais au-delà de la transmission d'éléments de compréhension des mécanismes physiques en jeu, il s'agit pour moi de donner envie aux enfants d'être curieux et de s'engager dans une forme d'aventure, car seule l'expérience personnelle permet de comprendre le monde et de prendre des décisions justes pour soi-même et pour les autres. Le temps des idéologies et des systèmes de pensée est terminé : c'est à chacun d'ouvrir sa voie propre. Pour cela, il faut oser sortir de ses territoires de confort, de ses habitudes. C'est ce que nous incitent à faire les nouveaux défis qui se présentent à nous.

Une étude pour retarder le réchauffement de l’hémisphère boréal et la fonte glaciaire du Groenland

Vous êtes initiateur du projet Hans Universalis qui vise d’une part à conférer à l’Île Hans un statut de terre n'appartenant à aucun État mais à l’Humanité et à la conscience et d’autre part, à en faire un poste d'observation exceptionnel pour étudier la banquise et sensibiliser au phénomène du réchauffement climatique et des impacts sur l’environnement. Où en est ce projet ?

Ce projet est très ambitieux et possède de multiples facettes. Actuellement, nous travaillons sur une étude de faisabilité qui porte sur une action qui pourrait retarder le réchauffement de l'hémisphère boréal et la fonte de la calotte glaciaire du Groenland qui contribue fortement à la montée des océans. Il s'agit de retenir mécaniquement la dérive des banquises polaires au niveau de l'île Hans pour maintenir une poche de froid. Nous cherchons à mobiliser des fonds pour financer l'étude. Si le résultat est convainquant, ce sera à la communauté internationale tout entière de se mobiliser et de tenter une opération de grande envergure. A ma connaissance, le procédé que je présente est le seul moyen mécanique simple dont nous disposions pour retarder efficacement, même si cela ne sera jamais que partiellement, le réchauffement de l'Arctique. Pour tempérer le réchauffement climatique, il faut préserver le froid. C’est ce que nous entendons entreprendre à travers cette vision qu'un Jules Verne n’aurait certainement pas désavouée. 


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Emmanuel Hussenet tire de ses expéditions des livres pour jeunes et adultes et vient de publier un récit d'aventure sur la quête de l'île Hans intitulé Robinson des glaces, une aventure au bout du monde pour sauver la planète! (Les Arènes-2017) qu'il présentera à Récid'Eau. Ce récit à reçu, à Dijon, en octobre dernier,la Mention spéciale du jury au festival international du film d’aventure « Les Écrans de l’aventure ».

Il participe également à des documentaires et aura l'occasion de présenter le film de Luc Dénoyer dont il a partagé l'aventure dans Ultimes Banquises, qui sera diffusé lors de la soirée-débat grand public, le vendredi 26 janvier, à 20h30, au centre de formation de l'Yonne (IESY) 90, rue Victor Guichard, à Sens.

Si l'explorateur polaire sait nous emporter dans le quotidien de ses expéditions et nous faire partager ses émotions et ses expériences, il est aussi capable de poser son regard d'aventurier en terre icaunaise où il a vécu 4 ans à Sens.

Son site web: Emmanuel Hussenet


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Sur le réchauffement de la planète et ses conséquences inquiétantes, comment voyez-vous votre mission d’explorateur polaire et écrivain par rapport à celle des scientifiques ?

Les scientifiques apportent des constats officiels, indispensables dans notre société qui a besoin que tout soit démontré et répété avant de commencer à admettre que tout ne se passe pas  comme elle aimerait le croire. Sur le terrain, les Inuits ne se basent que sur l'observation pour constater des changements. Et ils sont très inquiets. A Thulé, par exemple, à l'extrémité nord-ouest du Groenland, la mer qui gelait habituellement mi-octobre, ne gèle pas désormais avant décembre, parfois même janvier. Les gens qui vivent dans la nature n'ont pas besoin des scientifiques pour leur prouver qu'ils y a des changements, mais ils peuvent les aider à les comprendre. Mon rôle consiste à faire le lien entre tout ce que l'on sait, et d'en retirer une synthèse qui soit audible pour le public. Pour cela, je m'appuie à la fois sur mon expérience personnelle sur le terrain, et sur les données que seuls les scientifiques, notamment grâce aux instruments d'observation satellitaires, peuvent m'apporter. Et écrire consiste à rechercher la formule la plus juste pour faire ressentir de façon directe ce qui relève d'une connaissance très complexe.

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Les urgences, selon vous, se situent où ?

La situation climatique est très préoccupante. L'épuisement des écosystèmes est aussi quelque chose de grave. L'acidification et la pollution des océans également, de même que la pollution de notre environnement immédiat, dont les conséquences en matière de santé publique sont manifestes et n'épargne aucune famille.

Pour moi, l'urgent, c'est de ne plus se voiler la face. Nous vivons trop souvent encore comme si de rien n'était, et pourtant nous devrions déjà amorcer des changements clairs et déterminés. Seulement, pour être efficaces, les mesures à prendre risqueraient de remettre en cause l'idée que nous nous faisons du progrès, notre mode de vie et nos systèmes économiques. Ce serait un véritable bouleversement et nous n'y sommes pas prêts, c'est pourquoi les bonnes idées ne se développent bien souvent qu'à la marge. Nous vivons dans un monde hors sol et l'urgent serait de retrouver le contact avec la terre, avec le réel. On peut toujours le faire individuellement, mais le véritable enjeu serait de faire évoluer la société tout entière.

« C'est à chacun de devenir un « îlot de responsabilité ! »

 

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L’impact du réchauffement climatique se voit massivement aux pôles avec, par exemple, la montée du niveau de la mer et  des perturbations sur la biodiversité. Mais ici en Seine-Normandie ou plus précisément en Seine-amont, même si on a déjà constaté des effets, voire subi des conséquences graves, comment les acteurs des territoires peuvent-ils agir ?

On ne peut pas agir directement sur le réchauffement climatique et la montée des océans. Le phénomène est lui-même le résultat d’interactions complexes dont l’élément perturbateur, celui qui a faussé les équilibre, est le CO2, qui a la propriété atomique d'absorber le rayonnement infrarouge. Il faudrait bien évidemment cesser de brûler des énergies fossiles, mais l'on sait qu'en l'état actuel des choses, c'est impossible, et les énergies renouvelables ne nous seront en vérité pas d'un grand secours.


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En revanche, je crois que les territoires ont un rôle à jouer. De plus en plus de jeunes donnent du sens à leur vie en créant de la proximité.  De jeunes agriculteurs s'installent en bio, en particulier en maraîchage : il est important que la collectivité territoriale les soutienne, en particulier en mobilisant des terrains, mais aussi en valorisant leur travail. L'économie circulaire apparaît comme l'une des réponses les plus concrètes aux enjeux à la fois globaux et locaux. Il est question aussi de restaurer les paysages. Beaucoup de zones humides et de cours d'eau ont disparu avec l'agriculture intensive. Nous en mesurons aujourd'hui les effets lors des forts épisodes pluvieux qui seront, chacun le sait, de plus en plus fréquents. Il est temps de fédérer les énergies pour remettre de la vie dans les paysages, dans les plaines du Sénonais mais aussi dans le pays d'Othe, qui n'est pas épargné par une sorte de désolation rurale (disparition des cours d'eau, des chemins, des haies, des élevages laitiers...) Malheureusement, préserver ou réparer ne va pas dans le sens d'un commerce mondialisé. C'est pourquoi l'implication des acteurs du territoire est essentielle. C'est à chacun de devenir un « îlot de responsabilité ».

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 Le Comité de bassin Seine-Normandie a adopté le 8 décembre 2016 sa stratégie d’adaptation au changement climatique du bassin Seine-Normandie. Elle comprend « un guide des réponses stratégiques » qui sera enrichi par des retours d’expériences locales ainsi qu’une déclaration  d’engagement qui s’adresse à tous les acteurs du bassin. Selon vous quel peut être l’impact d’une telle démarche ou comment participe-t-elle à la mobilisation ?

Ce guide est remarquable, très complet. Le champ d'action est toutefois tellement vaste qu'il peut désorienter le public, qui ne sait pas nécessairement quoi faire à son échelle, ni sur quels moyens financiers compter. Même si ce guide est synthétique, il reste très complexe de par la diversité des champs qu’il prend en compte. S'il est question de mobiliser le public ou les acteurs locaux, il serait intéressant de trouver des axes simples, qui parlent à tout le monde, et qui s'appuieraient sur des partis pris forts des pouvoirs publics. Par exemple, il pourrait être question d'un moratoire sur toute forme d'artificialisation des sols. Mais qui peut prendre une telle décision ? Il pourrait également être question de donner à la SAFER le pouvoir de préempter des terres agricoles jouxtant des quartiers résidentiels pour y développer le maraîchage ou la production fruitière bio. Ce serait une orientation forte, qui marquerait les esprits, et serait tout à fait efficace pour préserver les sols, favoriser les circuits courts et l'autonomie alimentaire des territoires. Je ne crois cependant pas que nous vivions dans une société qui autoriserait un engagement marqué de ce type. Sans cela, malheureusement, même les acteurs locaux risquent de se désintéresser de ces questions, car ils ne se sentiront pas directement impliqués, et rien pour eux ne changera de façon visible. De même, nous pourrions imaginer une surtaxation de l'eau du réseau pour financer la récupération des eaux pluviales chez les particuliers. Une taxe supplémentaire attire forcément l'attention du public, qu'il peut tout à fait accepter s'il constate qu'elle est utile à tous.

 A travers vos expéditions, vos livres et vos films, vous voulez donner un sens aux choses. Si vous deviez définir en quelques mots « ce sens des choses », vous diriez quoi ?

Un sentiment qui traverse fréquemment les esprits est celui que le monde moderne avance au mépris de ce que l'on appelle couramment le sens commun. Une expédition nécessite un sens aigu des réalités. On ne transige pas avec la nature. On l'écoute. Celui qui part dans ces régions avec le désir d'en témoigner, est animé par une force impalpable, qui vibre en lui, inexplicable. Il y a une certaine poésie dans une telle démarche, et le cœur, confronté aux grandes solitudes, devient philosophe. On se rapproche de l'essentiel, qui passe inévitablement par le respect de tout ce qui nous permet de vivre : l'air, l'eau, les aliments... On voit que notre ère industrielle ne s'est guère préoccupée de son impact sur l'environnement dont nous dépendons, et la contrainte du marché a favorisé une industrialisation du monde souvent barbare. Le sens des choses, c'est le sens de la raison, et de ce qui nous unit à ce qui existe. C'est le sens de l'humain.

Propos recueillis par Sophie PAJOT